La Salutogénèse : ce qui crée la santé
Par Cyril Jamot |
Votre médecin sait diagnostiquer ce qui ne va pas. C'est son métier, et il le fait bien. Mais si vous lui demandez ce qui vous maintient en bonne santé (ce qui fait que, malgré tout, vous tenez debout, vous récupérez, vous vous adaptez), la question lui paraîtra probablement étrange. Pas par incompétence. Par formation. Notre médecine est construite sur une autre question.
Une discipline construite sur le problème, pas sur la solution
Depuis deux siècles, la médecine scientifique s'est développée autour d'une logique centrale : identifier les causes des maladies pour les traiter. Cette approche, que les chercheurs appellent la pathogénèse (du grec pathos, souffrance, et genesis, origine), a produit des résultats considérables. Vaccins, antibiotiques, chirurgie, imagerie. Des millions de vies sauvées.
Mais cette logique a un angle mort. Elle s'intéresse à ce qui brise. Pas à ce qui tient.
Elle peut expliquer pourquoi vous avez eu une pneumonie. Elle peine à expliquer pourquoi votre voisin, dans les mêmes conditions, ne l'a pas eue. Elle peut documenter une fracture vertébrale. Elle ne sait pas toujours pourquoi vous avez récupéré là où d'autres ne récupèrent pas.
Ce n'est pas un reproche. C'est le bord de la carte : là où une discipline rigoureuse reconnaît qu'elle n'a pas toutes les réponses.
1979 : la question que personne ne posait
En 1979, un sociologue médical du nom d'Aaron Antonovsky a publié un ouvrage qui allait fonder un champ de recherche entier. Son point de départ était une observation gênante : pourquoi certaines personnes restent-elles en bonne santé malgré des conditions de vie difficiles, un stress intense, voire des traumatismes sévères ?
Il avait étudié des femmes ayant survécu aux camps de concentration nazis. Certaines d'entre elles présentaient, à l'âge adulte, une santé physique et psychologique remarquablement préservée. Ce constat l'avait arrêté. La question n'était pas « pourquoi tant ont souffert ? » La réponse était évidente. La question était : « pourquoi certaines ont tenu ? »
Antonovsky a nommé cette orientation intellectuelle la salutogénèse (du latin salus, santé, et du grec genesis, origine). Non pas la science des maladies, mais la science de ce qui crée la santé.
C'est une inversion en apparence modeste. Pourtant elle change tout.
Le Sense of Coherence : trois dimensions d'un même équilibre
Au centre du modèle d'Antonovsky se trouve le Sense of Coherence (le sentiment de cohérence). Il l'a défini comme la capacité d'un individu à percevoir son existence à travers trois dimensions qui s'articulent.
La première est la compréhensibilité : le sentiment que ce qui vous arrive, même quand c'est difficile, peut être intégré, mis en ordre dans votre esprit. Pas que c'est juste ou agréable. Que c'est intelligible.
La deuxième est la gérabilité : la conviction que vous disposez, ou pouvez mobiliser, des ressources suffisantes pour faire face. Ces ressources peuvent venir de vous, de votre entourage, de professionnels, d'une communauté.
La troisième est la significativité : le sentiment que cette vie mérite l'effort. Que ce que vous traversez a du sens, ou peut en trouver.
Antonovsky ne prétendait pas que ces trois dimensions suffisent à garantir la santé. Il observait qu'elles constituent ce qu'il appelait des ressources générales de résistance : ce qui permet à un individu de naviguer dans le « fleuve de la vie » sans y être submergé, même dans ses tronçons les plus agités.
Plus de 500 études ont depuis exploré et confirmé la cohérence de ce modèle dans des contextes culturels, géographiques et cliniques très différents.
Ce que la science dit en 2026
En janvier 2026, une étude publiée dans la revue Science (Shenhar et al.) a revisité une question centrale : quelle est la part des facteurs modifiables dans notre santé ? Les estimations précédentes, souvent répétées sans source solide, avançaient des chiffres voisins de 90 %. La réalité est plus nuancée.
L'étude estime que la génétique compte pour environ 55 % de ce qui détermine la longévité en bonne santé, davantage que ce qu'on croyait généralement. Mais les 45 % restants sont modifiables : comportements, environnement, relations, mode de vie, accès à des ressources de soutien. Presque la moitié.
Ce n'est pas une raison de désespérer du poids de la génétique. C'est une raison très sérieuse de prendre en charge la moitié qui nous appartient.
Et cette moitié, la salutogénèse a commencé à la cartographier il y a plus de quarante ans.
Pourquoi cela n'a pas changé le système
La salutogénèse est connue dans le monde académique. Elle est enseignée dans certaines facultés de médecine, intégrée dans des approches de santé publique, citée dans des milliers de publications. Et pourtant, elle reste marginale dans les pratiques quotidiennes de santé.
Pourquoi ? Parce que le système est organisé autour de l'acte médical. Parce que le remboursement est structuré autour du diagnostic et du traitement. Parce que mesurer « ce qui crée la santé » est plus complexe que mesurer un taux d'hémoglobine. Parce que prévenir ne génère pas les mêmes revenus que traiter.
Ce n'est pas une conspiration. C'est l'effet naturel d'un système construit pour répondre à une question précise, mais peu équipé pour répondre l'autre question.
La santé n'est pas un état. C'est un mouvement.
Antonovsky proposait une image : imaginez un fleuve dont certains tronçons sont calmes et d'autres dangereux. Le système médical classique concentre ses efforts sur les équipes de sauvetage en aval. La salutogénèse s'intéresse à apprendre aux gens à nager, et à améliorer la qualité de l'eau.
La santé, dans cette lecture, n'est pas un état à conquérir une fois pour toutes. C'est une capacité à maintenir un équilibre en mouvement sur un continuum entre aisance et maladie, sur lequel chacun se déplace tout au long de sa vie.
Ce déplacement n'est pas aléatoire. Il dépend de ressources, de sens, de relations, d'un environnement. Il peut être influencé, soutenu, construit dans la durée.
Le médecin reste le confident de la maladie. Il reste quelqu'un d'autre à construire : le confident de la santé.

